L’éthique de l’alpiniste

Nos actes et notre discours sur nos actes dessinent des frontières symboliques dont il est essentiel de mesurer la portée. Ce constat m’a saisi lorsqu’un jour, assistant au cinéma à une projection du film « Shoah » de Claude Lanzmann, j’ai entendu le dialogue suivant :

– Et après la guerre, qu’avez-vous fait ?
– J’étais dans une maison d’édition alpine

– Ah oui ?

– Oui, oui. J’ai écrit et publié des guides de montagne. J’ai édité une revue alpine.

– C’est votre sport favori, la montagne ?

– Oui, oui.

– La montagne, l’air et…

– Oui

– … Le soleil, l’air pur…

– Pas l’air du ghetto

L’homme qui répond ainsi à Claude Lanzmann est le Dr Franz Gassler, qui fut adjoint du Dr Auerswald, Commissaire du « district juif » de Varsovie… Ce jour-là, j’ai eu honte de constater que j’avais, que je le veuille ou non, quelque chose en commun avec ce monsieur, puisque lui aussi se réclamait d’une passion pour la montagne. Et j’ai pris conscience de la raison pour laquelle tout un pan du discours sur la montagne me révulsait déjà : il n’était pas, et de loin, débarrassé de ce qui lui avait donné sa place dans la symbolique du nazisme.

Depuis ses débuts, la « barque symbolique » de l’alpinisme a été assez chargée : nationalisme, élitisme, récupération des valeurs liées au goût de l’effort et au dépassement de soi, exaltation de valeurs guerrières, sans compter une sorte de fascination pour le choc de la jeunesse contre la mort… En son temps le fascisme a été le référent favori des alpinistes qui prétendaient résoudre les « derniers grands problèmes des Alpes ». Le moment culminant de la récupération idéologique de la montagne a certainement été en 1938 la décoration par Hitler des quatre alpinistes qui avaient réussi la première ascension de la face nord de l’Eiger. Aujourd’hui, personne dans le milieu de l’alpinisme ne se reconnaîtrait ouvertement dans la symbolique du nazisme, mais beaucoup laissent, en mots ou en actes, s’exprimer des affinités dont ils ne mesurent pas toujours la portée. Cela, ce ne sont plus vraiment des faits, des écueils désignés et par là même évitables, ce sont des courants difficiles à détecter, à nommer, à décrire. Ces affinités inavouées créent des frontières qui s’expriment en termes de valeurs. J’ai su ce jour-là que jamais plus je n’entendrais certains mots, certaines formes de discours sans être hanté par les idées auxquels ils renvoient.

J’aime le paysage de la haute montagne, les lumières et les formes qui s’y déploient, la limpidité de l’air hivernal. Pourtant, quelque chose m’interdit d’en parler en termes de pureté, bien que, comme nous tous, j’aime cet état. Je l’aime mais n’en fais pas pour autant une manière de distinguer, sans le dire, le pur de l’impur, de me distinguer, en tant qu’amateur des cimes si pures, d’une communauté humaine qui n’accède pas à ces lieux. Car toujours viennent se greffer sur l’idée de pureté de troublants usages de la logique : parce que la pureté est dans les lieux, elle serait dans le cœur de celui qui s’y rend. Cela suffirait à prouver que quelque chose en lui le place hors du commun. Là, commence l’inacceptable.

Comme bien des alpinistes, j’apprécie souvent mieux la beauté d’un sommet au terme d’une marche ou d’une escalade qu’après y être monté avec des moyens mécaniques ; j’ai ce « goût de l’effort » associé, à juste titre, à la pratique de l’alpinisme. Mais je ne tolère pas que l’on assortisse cela d’un mépris plus ou moins affiché pour ceux qui, de passage, viennent voir ces paysages en touristes. Que savons-nous d’eux pour avoir la prétention d’affirmer que notre vie, parce que nous goûtons ces efforts, a plus de valeur que la leur ?

Le haut est connoté positivement, le bas négativement ; le bon est en haut, le mauvais en bas ; le beau est en haut, le laid en bas ; l’élite est en haut, la masse en bas. On parle de hautes pensées et de basses besognes, de haut du panier et de bas de gamme. La perception de la montagne est enlisée dans cette association d’idées, qui contamine l’opinion que les alpinistes se font d’eux-mêmes. Qu’ils y mettent ce qu’il faut de complaisance, et le haut devient le supérieur, le bas l’inférieur.

La connivence sémantique avec la supériorité d’un groupe humain n’est pas loin.

Erik DECAMP intervient en tant qu’expert dans le cadre de l’Apm (www.apm.fr) auprès des dirigeants adhérents, et notamment lors de la convention des 1er et 2 octobre 2015 à Lille. 3 200 chefs d’entreprises se réunissent autour du thème de l’aventure pour écouter, échanger, débattre et réfléchir avec 180 experts, aventuriers, philosophes, économistes, scientifiques… L’Apm rassemble près de 7 000 dirigeants francophones, répartis dans 350 clubs, présents dans 23 pays. Chaque dirigeant s’engage à se perfectionner dans le but de faire progresser durablement son entreprise et ses collaborateurs.

source: huffingtonpost