Pourquoi le loup fait-il si peur ?

Les éleveurs d’ovins s’inquiètent de la disparition du pastoralisme en raison de sa présence. Dans le Larzac, un maire a récemment appelé ses administrés à éviter les promenades à cause de lui. Et les associations de défense crient au scandale depuis le relèvement du quota d’animaux à abattre pour la saison 2016-2017. Trente ans après son retour en France, le loup continue de cristalliser les mythes et les passions. Pour quelles raisons ? Comment régler le problème ? Pour mieux comprendre notre relation à ce grand prédateur, franceinfo a interrogé l’ethnozoologue Geneviève Carbone. Cette spécialiste du loup, qui a été chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle, est l’auteure de nombreux ouvrages sur l’animal. 

Franceinfo : Vous faites partie de ceux qui ont annoncé le retour du loup en France, dans les années 1990. Pouvez-vous nous rappeler comment le loup est arrivé chez nous ?

Geneviève Carbone : La première observation officielle date de novembre 1992, dans le parc national du Mercantour. Lors d’un comptage de grands ongulés [mammifères pourvus de sabots, comme les cerfs, chamois, mouflons], des gardes du parc voient quelque chose qu’ils pensent être du loup, alors qu’il n’y en a aucune trace jusque-là. Et ils se rendent compte que c’est récurrent. La question s’est vite posée de savoir si c’était un lâcher [clandestin] et de quoi il s’agissait. Il fallait s’assurer que c’était bien du loup, et non un chien sauvage. Ç’a été un gros travail d’analyses génétiques, puis une consultation avec les collègues italiens. 

En fait, le loup est revenu en franchissant la frontière franco-italienne. Dans les années 70, les scientifiques italiens se sont rendu compte que la population naturelle du loup était en train de disparaître. Ils ont alors fait voter une loi de protection interdisant la chasse, en s’appuyant sur le mythe du loup de Gubbio. Et la population s’est redynamisée en Italie. Les loups ont recolonisé les montagnes, pour finir par arriver dans le Piémont.

Aujourd’hui, la population est-elle en augmentation en France ?

Le loup est en expansion, de manière globale. C’est d’ailleurs pour ça que l’espèce a pu recoloniser une partie du territoire français. Au départ, il y avait souvent de nouveaux passages depuis l’Italie. Maintenant, c’est une expansion interne : il y a suffisamment de meutes en France pour que les louveteaux, qui survivent jusqu’à l’âge “subadulte”, partent en dispersion. Il faut savoir que le loup est un animal social. Cela signifie qu’il vit en famille. Il y a un mâle, une femelle et des petits chaque année. C’est la meute. A un moment, les petits quittent cette meute, sans direction précise. Parfois, il restent seuls. Parfois, ils croisent la route d’un autre loup et ils s’établissent pour faire une nouvelle meute. C’est comme ça que la zone de présence du loup progresse en France. Ce sont des mouvements de grande ampleur.

Où se trouvent-il désormais ? 

Ils sont d’abord remontés le long des Alpes, en restant dans les zones montagneuses avec une densité d’ongulés sauvages intéressante pour eux. Puis ils ont traversé la vallée du Rhône, ce qui a pris du temps car il y a le fleuve, les autoroutes, des zones industrielles et commerçantes. Ils ont commencé à s’installer dans le bas du Massif central, sont descendus dans les Pyrénées, où il y a aujourd’hui trois ou quatre meutes. Et l’on a aussi une présence dans les Vosges. 

Cette présence plus importante représente-t-elle un danger pour l’homme ?

Le loup est un animal sauvage qui a plutôt peur de l’homme. Mais il ne faut pas imaginer que notre seule présence olfactive crée une barrière entre eux et nous. Les loups s’approchent des villages pendant la nuit, quand c’est tranquille. Ils les traversent, fouillent les poubelles, croquent un chien ou un chat au passage. A ce jour en France, on n’a pas recensé d’interaction agressive.

Il est clair que l’homme n’est pas une proie pour le loup. Mais il y a déjà eu des attaques de loups sur l’homme.

Geneviève Carbone

Dans le Yukon (Canada), une personne est sortie courir et s’est retrouvée face à une meute. Ils sont partis derrière elle. Il peut arriver qu’un loup ait un comportement dangereux. Pour autant, il ne faut pas générer une peur manifeste : on a plus de risques de se faire mordre par un chien que par un loup. 

Malgré cela, le loup reste un animal qui fait peur. D’où provient ce sentiment ?

Notre peur du loup n’est pas universelle, mais culturelle. Elle est inscrite dans notre relation à l’animal. Le loup fait partie des espèces qui vont être un espace de projection de ce qui est important pour nous, en bien comme en mal. Quand nos valeurs liées à la nature, la sauvagerie, la violence, la sexualité sont vues positivement, le loup devient un emblème. C’est le cas chez les Amérindiens ou certains peuples germano-scandinaves. A l’inverse, quand notre lien à la nature se distend, qu’elle devient inquiétante, qu’on est davantage dans une relation de maîtrise où la nature nous appartient, le loup devient l’espèce sur laquelle on projette nos craintes. Et il est traité comme tel. 

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