Marcher, une histoire des chemins [France Culture]

randonnee marchePour une fois, remontons au déluge… Abraham poussant ses troupeaux sur les chemins du Croissant fertile. Nous parcourrons le monde ancien aux basques des nomades. Nous suivrons les Lapons et leurs rennes au-delà du cercle polaire, les chasseurs et coureurs des bois traquant leurs proies, les colporteurs, les Compagnons du Tour de France suivant les sentiers de village en village, d’atelier en atelier. Toutes ces populations, peuples marcheurs, métiers marcheurs, poursuivaient en marchant des chemins intéressés : alimentaire, transhumant, commercial… Mais nous irons également dans le sillage des armées des conquérants. Nous visiterons les grands chemins des pèlerins – vers la source du Gange, le Chardham Yatra, vers le Lumbinî, le lieu de naissance de Bouddha, jusqu’au Mont Fuji par la route du tokaido et vers la Terre sainte, Rome, Saint-Jacques de Compostelle.

A la fin du XVIIIe siècle, la randonnée est née sur les mêmes chemins, quand ceux-ci furent repris “pour le plaisir”. Ces chemins devinrent ceux des excursionnistes, d’abord un peu fous, ou considérés comme tels tout au long du XIXe siècle, quand ils coexistaient encore avec les marcheurs professionnels. Puis ils devinrent de plus en plus nombreux. On les nomma des “touristes”, des “campeurs”, et ils se sont organisés en clubs, en meutes, en groupes, de la Belle Epoque aux vacances du Front populaire. Ils imposèrent ensuite la marche sur les sentiers au point d’en faire une vogue : la randonnée, et les chemins devinrent sous leurs pas des “GR”. Marcher sur le chemin était dans la nature des hommes ; cela est devenu une culture, presqu’une mode. On estime aujourd’hui que les 180 000 kilomètres de sentiers balisés français sont (plus ou moins) pratiqués par 10 millions de marcheurs. Dans la plupart des pays, on rencontre un même phénomène.

La déambulation sur le chemin implique aussi une écriture. On pense en marchant ; marcher fait penser puis, souvent, écrire. Rousseau, qui fut le premier grand écrivain cheminant, l’a dit pour tous ceux qui suivront : “Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans les voyages que j’ai fait seul et à pied sur les chemins. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées.” C’est pourquoi cette histoire des chemins sera aussi celle de bien des écritures. Qu’on lise les randonnées de Victor Segalen, Simone de Beauvoir, Thoreau ou d’Octave Mirbeau, les circonvolutions de Marcel Proust, les promenades de Robert Walser, les pèlerinages de Péguy, les flâneries de Théophile Gautier, les sillons de Giono, les traverses de Gracq ou de Debord, les virées de Flaubert ou d’Hugo, les théories errantes de Nietzsche ou de Michel de Certeau, pour comprendre que le chemin détermine une manière, plutôt des manières, d’écrire.

Ce sont ces trois manières de parcourir les mêmes chemins que ce récit racontera, en 8 épisodes successifs, proposant pour l’été ces dérives tant chronologiques, géographiques que littéraires. Nous voudrions ainsi raconter cette grande histoire des chemins.

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