Sheikha Lubna: Ministre de l’Économie des Émirats arabes unis

Sheikha Lubna : “Je veux montrer que tout est possible” Ministre de l’Économie des Émirats arabes unis, présidente de l’autorité des marchés financiers d’Abu Dhabi et de Dubaï, Sheikha Lubna al-Qasimi, 49 ans, a dirigé la société Tejari. Elle fait partie des 100 femmes les plus influentes dans le monde, selon le classement « Forbes ». LE FIGARO. – Vous présidez le jury qui décerne le prix Cartier de l’initiative pour les femmes de la zone Asie. Que représente ce prix pour vous ? Sheikha LUBNA AL-QASIMI. – Dans mon ministère, nous soutenons l’installation des marques prestigieuses, des grands noms. Cartier en est un. L’impact social que peuvent avoir les entreprises me paraît aussi très important. Ce prix Cartier distingue des femmes jeunes, entrepreneurs, c’est bien. Il montre la bonne direction pour les autres entreprises et pour l’économie en général. Aux Émirats arabes unis (EAU), nous avons aussi le prix Shell qui récompense les femmes qui réussissent professionnellement. Les femmes entrepreneurs sont-elles nombreuses aux Émirats arabes unis ? La plupart des gens pensent qu’au Moyen-Orient, et dans le monde musulman, les femmes sont écartées des métiers intéressants. C’est un stéréotype. L’Islam autorise les femmes à travailler, à hériter, à se marier. Les différences entre pays arabes résultent de questions culturelles et non pas religieuses. Dans le passé, il était toutefois difficile pour certaines familles de faire faire des études à leurs filles. Le fondateur de notre pays, Cheikh Zayed, a toujours été convaincu que le fondement du développement, c’est l’éducation, y compris celle des femmes. Il a donc créé des écoles et des universités de filles, qui ont permis de les scolariser. Il y a aussi des établissements mixtes, bien sûr. Aujourd’hui, 30 % des postes à responsabilité dans l’administration sont occupés par des femmes. Presque 60 % des fonctionnaires sont des femmes. Si on regarde le monde des affaires, 30 % à 40 % des richesses sont entre les mains de femmes. 50 % des PME sont dirigées par des femmes. À l’université, elles représentent 70 % de la population étudiante. Et dans la vie politique ? La tendance a vraiment changé. Quand j’ai été nommée, en novembre 2004, j’étais la première et la seule femme au gouvernement. L’an dernier, une deuxième femme a été nommée, en charge des Affaires sociales. Cette année, pour la première fois, des femmes sont entrées au Federal National Council, notre Parlement. Avant, il n’y avait que des hommes. Pour la première fois aussi, il y a eu une élection partielle pour désigner ses membres. Une femme a été élue (les femmes ont le droit de vote depuis 2006, NDLR). Huit autres ont été nommées par les gouvernements locaux des Émirats. Elles occupent maintenant un quart des sièges. Le fait d’être une femme complique-t-il votre action au sein du gouvernement ? Ni plus ni moins que dans mes précédents postes. Je suis ingénieur, spécialiste de technologie et d’informatique. Là aussi, c’est un monde plutôt masculin. Quand je m’occupe des systèmes d’information de la Dubaï Port Authority (le port de Dubaï, NDLR), ça l’est doublement. C’était un défi pour moi. Mais j’ai constaté que ce qui compte, au final, c’est votre capacité à remplir votre mission ou pas. Les Émirats arabes unis s’efforcent de réduire la dépendance de leur économie vis-à-vis du pétrole. Où en est cette stratégie ? À Dubaï, les ressources pétrolières amènent moins de 6 % du PIB. Pour l’ensemble des Émirats, 62 % du PIB ne viennent pas du pétrole. Nous développons les services. Pour cela, il faut remplir trois conditions : avoir un savoir-faire et des gens pour l’exercer ; avoir le cadre réglementaire adéquat ; s’appuyer sur la technologie. Sur tous ces points, Dubaï est devenue une place attrayante. Pour notre diversification, il y a trois axes majeurs : le tourisme, la finance et l’immobilier. Abu Dhabi met aussi l’accent sur l’industrie, en ouvrant des zones économiques spéciales. Nous voulons également développer les PME. Le pétrole, c’est bien, mais cela ne produit pas d’emploi en soi. Notre rôle au ministère est d’aller encore plus loin et d’ouvrir d’autres opportunités. Nous attirons ainsi un tiers des investissements directs étrangers au Moyen-Orient. Cela représente 12,6 milliards de dollars. Ils s’accompagnent souvent de savoir-faire nouveaux pour nous. Vous n’êtes pas mariée. Est-ce difficile de concilier vie professionnelle et personnelle ? En fait, j’ai épousé mon métier ! Je voyage beaucoup. Je suis fière de donner de mon pays une image modérée, ouverte. Mon objectif a toujours été d’aller plus loin en tant que femme, de casser le plafond de verre, de montrer aux jeunes filles que tout est possible. Pour beaucoup d’entre elles, je suis un agent de changement. Et toutes les filles qui font changer ce pays aujourd’hui sont un peu mes enfants. Le Figaro.fr