La montagne délivre les corps d’alpinistes

Chaque année, à mesure que fondent les glaciers, la montagne délivre les corps d’alpinistes prisonniers de ses entrailles. Comme Patrice Hyvert, talentueux enfant de la vallée de Chamonix, parti à l’assaut de l’aiguille Verte un jour de mars 1982, à 23 ans, rendu aux siens trente-deux années plus tard.

Dans la fraîcheur d’un matin laiteux, un soleil hivernal caresse de ses rayons la calotte neigeuse de l’aiguille Verte, visible de toute la vallée de Chamonix avec ses 4122 mètres. Au loin, du côté du Jura, d’épais rouleaux noircissent déjà l’horizon. Ce lundi 1er mars 1982, le nez en l’air, deux alpinistes convoquent leur jeune expérience et évaluent la menace de ce ciel impur. Les prévisions météorologiques sont loin d’avoir la justesse d’aujourd’hui. Ils s’interrogent. Y aller ou pas ? Patrice Hyvert a 23 ans. Intérimaire sur la ligne Le Fayet-Vallorcine, il sait qu’il ne fera pas de vieux os à la SNCF. Il a réussi, l’été précédent, son diplôme d’aspirant guide, bien décidé à embrasser «le grand métier». Éric Favret a 21 ans. Excellent skieur, comme son copain Patrice, il est déjà moniteur. Lui aussi rêve d’un possible avenir de guide.

Ce matin-là, dès la première heure, les deux copains ont pris le téléphérique pour les Grands Montets, à 3275 m, sont montés par l’épaule de la Petite Verte, ont ensuite emprunté des bandes de neige et de rochers pour descendre par un couloir à 45 degrés jusqu’à la rimaye (1) du glacier du Nant- Blanc. Arrivés au pied de la voie, tous deux fixent du regard cette face de 1200 mètres, sur le flanc nord-ouest de la Verte, que Patrice s’apprête à grimper en solitaire. Éric ne peut aller plus loin. Il doit filer aux Houches, à l’autre bout de la vallée, où il entraîne les gamins du ski-club local. Il est environ 10 heures quand il adresse un signe amical à son pote, déjà à l’assaut de la paroi («avec la banane, tu le sens dans son truc !»). Patrice grimpe vite et sûr, il a «largement le temps de sortir» avant l’arrivée des nuages, se dit-il, persuadé qu’il va réussir son coup dans cette paroi de grande envergure, avec en ligne de mire secrète la reconnaissance du terrain pour une future descente à skis du Nant-Blanc, fantasme inabouti de tous les skieurs de pentes raides…

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